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Quelles clés pour l'ingénieur de demain ?

24/05/2017

Interview avec Yves Poilane, directeur de l'école d'ingénieur Télécom ParisTech.

 

Vous décrivez votre parcours comme «  une navette entre l’enseignement supérieur, l’administration et l’entreprise ». Comment ces expériences se nourrissent les unes, les autres ?  

 

J’ai tout d’abord choisi d’entrer à Télécom ParisTech – à l’époque l’Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST) – car je souhaitais travailler dans le domaine des télécommunications. En effet, ce sont ces technologies qui relient les gens entre eux, qui permettent de rester en contact ou d’accéder à la connaissance et au savoir. Or cela répond à 2 besoins fondamentaux de l’être humain : accéder au savoir (apprendre) et communiquer avec ses congénères.

 

Ensuite, j’ai commencé par travailler chez Orange pour participer au déploiement du réseau téléphonique en France qu’on a appelé le « Printemps des télécom ». Puis, au sein de l’ENST de Bretagne, j’ai pu diriger la formation des futurs ingénieurs et avoir un impact direct sur l’écosystème des sciences et technologies de l’information et de la communication. Même si les cultures des deux structures étaient très différentes, j’ai toujours eu la même motivation de travailler au service du public. Il y a ainsi toujours eu dans mon parcours une véritable continuité dans une posture de service de l’intérêt général.

 

Pour répondre à votre citation, je citerai mes motivations : le management ainsi que l’intérêt que je porte à l’humain. Bien que je sois passionné par la technique, elle n’est rien sans les gens. C’est pourquoi ma carrière fut finalement assez peu technique et bien plus tournée vers les hommes.

 

Face à la révolution numérique, à la disparition de certaines formes de travail, à la quête de sens de plus en plus prononcée des jeunes, vous vous présentez en tant que « promoteur de la vision de la place du numérique dans les économies et les sociétés du monde moderne ». Ainsi selon vous comment l’ingénieur d’aujourd’hui doit-il être formé ? Comment tenir compte des spécificités de notre époque ?

 

Il est de plus en plus difficile de former un ingénieur. Il va concevoir des dispositifs qui vont avoir un impact considérable sur la société ; mal employées ces technologies peuvent être tout à fait nocives. Je pense par exemple aux atteintes à la vie privée sur le web, aux addictions, à l’exacerbation des haines, de la ségrégation et de toute sorte de racisme. Ces technologies sont bien sûr porteuses d’opportunités mais peuvent également s’avérer néfastes. Un ingénieur doit être conscient de tout cela et de la portée que son travail va avoir. C’est une évolution majeure comparée aux décennies précédentes et une responsabilité particulière du numérique par rapport à beaucoup d’autres domaines technologiques, moins « impactants ».  

 

Il y a une obligation dans la formation d’ingénieur à ouvrir les yeux sur ces questions qui relèvent du droit, de la psychologie, de l’économie et, plus généralement,  des sciences sociales. Il faut une formation minimum dans ces disciplines dites humaines afin de fournir un savoir-être en plus du savoir et du savoir-faire.

Il faut une formation minimum dans ces disciplines dites humaines afin de fournir un savoir-être en plus du savoir et du savoir-faire.

D’autre part, le numérique transforme l’entreprise via les outils de travail à distance, de travail désynchronisé et favorise l’estompement de la frontière entre la vie privée et professionnelle. Les ingénieurs doivent être formés aux nouveaux codes du travail et des entreprises.

Au sein même de l’entreprise, le numérique a profondément transformé les méthodes de travail. Auparavant, il y avait les ingénieurs en  R & D (recherche), en bureau d’études (transformer la recherche en dispositif), les ingénieurs commerciaux (vendre le dispositif) ou les ingénieurs de production et d’exploitation (déployer et faire fonctionner). Ces frontières-là n’existent plus aujourd’hui ; l’ingénieur est en lien direct avec tout le monde à cause de la perméabilité et de l’interpénétration des sujets de l’entreprise. Si un ingénieur pouvait autrefois uniquement connaitre son domaine, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

 

La formation que nous proposons permet de nos quelques clefs de compréhension pour sa future carrière, mais l’aide surtout à se préparer à apprendre.

 

Pour être l’ingénieur de demain, ne faut-il pas également s’ouvrir aux autres ?  En parlant de ParisTech, association de 10 grandes écoles d’ingénieurs d’Ile de France, dont vous êtes membre, vous dites « son objet est de promouvoir la formation grande école à la Française, notamment en formant des étudiants issus de milieux modestes»[3]. En effet, une des critiques récurrentes faites aux grandes écoles est son manque de diversité et son endogamie. Quel constat et regard portez-vous sur ce sujet clé ? Comment pouvons-nous agir sur ce sujet ?

 

Les grandes écoles françaises sont les victimes du système éducatif français qui génère de la ségrégation sociale. Comme elles sont en bout de chaîne du système, il est facile de constater que la diversité y est faible. Mais ce constat est un symptôme ; ce n’est pas la cause première, ce n’est pas leur politique de recrutement qui doit être mise en cause. En effet, plus en amont on fait le même constat : les classes préparatoires et les lycées généraux font face à la même situation : les pourcentages de jeunes provenant de milieux modestes sont déjà très faibles.

Les grandes écoles françaises sont les victimes du système éducatif français qui génère de la ségrégation sociale. Comme elles sont en bout de chaîne du système, il est facile de constater que la diversité y est faible. Mais ce constat est un symptôme ...


En fait, à partir de la maternelle, la diversité sociale ne fait que de réduire jusqu’à aboutir aux taux très faible que l’on a dans nos grandes écoles. Comme on dit parfois « l’ascenseur social s’est arrêté au rez-de-chaussée ».

 

D’où cela vient-il ? D’une part, la faible diversité sociale est liée à la géographie. C’est la réalité malheureuse des territoires français (« quartiers chics », « banlieues »…). D’autre part elle est renforcée par la coexistence d’un système d’un public/privé pour l’éducation primaire et secondaire, qu’il ne faut pas supprimer, mais qui imposerait que le public s’aligne sur le privé en termes d’exigences pédagogiques. Enfin, l’appui dont bénéficient les jeunes provenant d’un milieu aisé (exigence de la part des parents, faculté des parents pour payer des compléments – soutien scolaire, stage linguistique – ou encore la connaissance du système, des bonnes filières et des bons lycées).

 

En conséquence de quoi, l’action ne peut que passer par deux leviers :

- il faut s’attaquer au problème le plus en amont possible de la chaine éducative, c’est-à-dire en primaire ou à la rigueur au collège.

- il faut fournir aux élèves de milieu modeste et aux parents le soutien favorisant les meilleures études, par des dispositifs tels que le mentorat, ou l’internat d’excellence. Il faut en effet fournir aux meilleurs étudiants ce que les familles de milieu modeste sont malheureusement incapables de leur fournir, sans pour autant, bien sûr, les couper d’elles. Il faut pour cela des moyens humains, notamment des bénévoles et un travail de détection à faire dans les classes dès le plus jeune âge.

En tant qu’ingénieur ou ancien élève des grandes écoles, je vous conseille donc de vous associer aux initiatives qui vont voir le jour en partenariat entre l’école et les Alunmis. Nous allons pousser, vous les anciens de l’école, à accompagner et mentorer des élèves de milieu modeste afin de les aider à aller au bout d’une scolarité réussie en adéquation avec leur talent. Ceci avec notamment les associations Passeport Avenir et Frateli.

 

Pour finir sur une note personnelle, je sais que vous êtes passionné de cinéma. Votre film préféré est « La vie est belle » de Roberto Benigni. Pourquoi ce film et quelle morale aimeriez-vous en tirer ?

 

Roberto Benigni a fait un film magnifique à partir d’un sujet, que l’on connaît malheureusement tous, pour son horreur. C’est l’histoire du dévouement d’un père prêt à tout pour l’amour de son fils et le protéger de l’horreur des horreurs. On peut avoir plusieurs niveaux de lecture de ce film ; mais ce qui compte pour moi est le rôle de l’humour : on peut se moquer de tout et la vie reste supportable grâce à l’humour, grâce à la faculté de se moquer. Il faut toujours prendre le recul nécessaire pour savoir en rire.  Quand il n’y a plus d’espoir, comme dans le cas du film, il ne reste plus que l’humour et la dérision. Aussi je ne peux que vous conseiller de vous renseigner sur les vertus du rire et vous conseiller de toujours prendre le recul nécessaire sur votre action pour arriver à en rire.

 

Yves Poilane est le Directeur de Télécom Paristech, il est diplômé de l’École polytechnique (X 79) et de Télécom ParisTech (ENST 84). Après avoir occupé plusieurs fonctions opérationnelles à France Télécom, au sein de Télécom Bretagne et puis d’Orange, il est nommé à la tête de Télécom ParisTech en 2007.

Il est également membre du Conseil National du Numérique et Vice-Président de l’Association Pasc@line.

 

 

 

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